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16 mars 2008

Les Jardiland sont des dépôts d’armes de destruction massive

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Sur cette terre, l'homme est un passager extrêmement dangereux, habillé de faux bons sentiments.

Lauriane D'Este, dans son dernier ouvrage "La fin annoncée d'Homo Sapiens Sapiens" n'y va pas par 4 chemins.

En détruisant, aveuglément mais méthodiquement (oui c'est possible) les maillons, tous les maillons, de la chaîne du vivant, de la biodiversité par conséquent, il se suicide.

Il faut croire que cette évidence est si transparente qu'elle n'interpelle plus grand monde.

Sauver la biodiversité, c'est sauver l'homme. Mais en l'espèce, faudra pas compter sur un patriarche nommé Noé pour faire le taf.

Les raisons de l'hécatombe sont connues. Le triste tableau est visible par tous. 

Et que fait Prométhée ? Rien ! Il revient déjà des sports d'hiver après avoir fait des centaines de kilomètres pour pouvoir skier 4 jours, le reste peut attendre.

A ce maître et seigneur de la nature, je conseille de lire le texte qui suit. 

Ecrivain, voyageur éternel, vagabond planétaire, Sylvain Tesson a publié un remarquable et terrible papier ce jeudi 13 mars dans le quotidien Libération.  
Tu sais, ces propos qui te font dire : "Ça c'est envoyé, c'est exactement ce que je voulais balancer, mais en mieux".

Déjà, le titre est scotchant. Il fait évidemment référence au docu de l'avant-veille passé sur Arte qui révèle les turpitudes de Monsanto, nécroentreprise, l'empire du mal.

Mais la réflexion de S.Tesson va bien au delà de la dénonciation d'un species killer.

Vérifie ! 

Le pesticide, ce cousin du cavalier mongol

Les déjeuners sur l’herbe des années 80. Les guêpes lançaient leurs raids sur les tartines, les colonnes de fourmis, leurs assauts dans les coupelles. C’était presque impossible de se coucher dans l’herbe.
 
Près de trente ans plus tard, forêt de Fontainebleau par un matin de l’hiver 2008 : ambiance à la Ray Bradbury après l’hiver nucléaire. Pas un vrombissement, pas un bruissement. Sur l’allée, un bousier agonise. Une mouche traverse l’air, seule. La forêt ressemble à un sépulcre.

Dieu.
Gérard Luquet est un lépidoptériste inquiet. A force de passer sa vie la barbe enfouie dans les herbes, ce professeur du Muséum d’histoire naturelle a remarqué que la vie s’effondrait dans les espaces naturels franciliens.
 
Il y a longtemps que les larves du hanneton ne labourent plus les champs de Beauce. Mais aujourd’hui on est presque en peine de trouver un papillon sur les corolles. En langage scientifique, cela s’appelle
«érosion de la biodiversité».
 
Le bassin parisien n’échappe pas à la tendance planétaire : sous la pression des 6,5 milliards d’humains, 2 à 3 espèces vivantes s’éteignent à chaque heure.
Le biologiste Edward O. Wilson prédit la disparition de 30 à 40 % des espèces d’ici à 2050. On s’inquiète un peu pour le loup et la baleine.

A Pau, le tribunal jugera le tueur de l’ours Cannelle.
Mais les insectes ? Qui s’inquiète de la partie immergée de l’iceberg ?
Saisit-on que ce qui se voit se nourrit de ce qui ne se voit pas ? Ni les sols ni les fleurs ne survivraient à la disparition des insectes.
 
Ni les hommes. Les Égyptiens le savaient : ils avaient fait du scarabée un dieu.
Dans son laboratoire, Luquet égraine la liste noire : 18 % des espèces d’orthoptères et 34 % des espèces de lépidoptères ont disparu de l’Ile-de-France, 50 % des oiseaux ont déserté Paris, plus de 40 % des papillons encore présents connaissent une inquiétante régression.
 
Le nettoyage par le vide commence en 1950. L’urbanisation étend ses tentacules de béton, gagnant sur les milieux naturels.
L’Ile-de-France, c’est Calcutta. Onze millions de Franciliens sur 2 % du territoire national. Toute nouvelle route est une balafre qui cloisonne l’espace.
 
Comment deux charançons amoureux séparés par l’autoroute A 86 peuvent-ils s’y prendre pour convoler ?
Puis l’agriculture et la sylviculture industrielles tuent les sols. Le pesticide est un cousin du cavalier mongol. Papillons et coléoptères meurent de la concentration de nitrites dans les plantes.
 
On croirait du Péguy : le petit peuple tombe au pied des épis mûrs. Les paysages nous trompent. Ils donnent à la campagne le visage de la Nature.
 
On croit qu’il faut se réjouir de ce que les terres cultivées occupent la moitié de la surface de l’Ile-de-France mais on ignore qu’il y a davantage de vie dans la cour carrée du Louvre que dans un champ de blé traité du Gâtinais.
  
«Il y a les jardins !» diront les optimistes. «Des zones quasi abiotiques», corrige Luquet, lucide.
 
Dans les campagnes mitées de pavillons, les jardiniers de la rurbanisation noient de fongicides leur pré carré pour obtenir un gazon au garde-à-vous, droit dans ses mottes, où assister confortablement à l’épanouissement des géraniums asiatiques et des thuyas mortifères.
 
Les Jardiland sont des dépôts d’armes de destruction massive.
  
En 1990, deuxième coup de glas pour la nature francilienne. Le réchauffement global pousse certaines espèces méditerranéennes vers le nord.
Pour les insectes provençaux, l’Ile-de-France devient vivable. C’est l’alerte ! Luquet tient la carte de l’avancée des fronts, comme à la guerre. La thécla des nerpruns est dans l’Essonne. La mante et les processionnaires sudistes ont gagné Fontainebleau.
Le grillon d’Italie est déjà chez les ch’tis ! Les espèces franciliennes de souche dites eurosibériennes (ce vieux rêve poutinien, réalisé par les entomologistes !) disparaissent du bassin parisien, cherchant le froid vers le septentrion.
  
«Le problème, dit Luquet, est que la proportion d’insectes qui migrent vers les hautes latitudes est supérieure à celle d’espèces qui arrivent.»
L’Ile-de-France, terre d’abandon.
Silence.
 
La vie vaut-elle la peine dans un monde déserté par l’azaré de l’esparcette, le dectique des brandes et l’hespérie des potentilles ?
Veut-on que les enfants grandissent sans savoir que la mélitée a pianoté sur les digitales ?
Pourquoi les bêtes s’opiniâtreraient-elles dans un monde désenchanté ?
«La biodiversité recule», disent les naturalistes.
Les dieux se retirent, écrivait Léon Bloy. Ils emportent avec eux leurs joyaux : coléoptères et papillons.
Les futaies s’emplissent de silence, cet écho du progrès.

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